Culture, illettrisme et développement intégré

 

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Je n’ignore pas ce que pourraient être le point-de-vue des lecteurs lorsqu’ils prendront connaissance des grandes lignes de cette réflexion ayant trait à la culture que je tenterai de formuler ci-après, quelle que soit la diversité de leur appartenance et leur représentation du mode de vie dans ce pays, et ce au milieu des périls qui guettent la Tunisie sur tous les plans, dans un environnement électoral enfiévré. Je ne doute pas aussi qu’il y ait encore certaines personnes qui considèrent la Culture comme un luxe, et ils ne penseraient un jour à s’y intéresser que lorsque tous les problèmes politiques et socio-économiques du pays seraient résolus. Pour ainsi dire, ils renverraient un tel sujet aux calendes grecques ! Selon ces derniers, la prise en considération des exigences consubstantielles à la Culture serait différée jusqu’à ce que la situation se stabilise, ou bien on délaisserait ces questions à d’aléatoires initiatives privées. D’autres consentent à admettre la nécessité de s’intéresser à la Culture, mais estiment que le fait d’œuvrer à son essor serait très couteux et par conséquent on pourrait se contenter de ce qui existe déjà en l’améliorant autant que possible. Il y a aussi les porteurs d’idéologies qui ont une perception de la Culture en dissonance avec le modèle de société que le pays a adopté depuis plus d’un siècle et demi, rivés qu’ils sont, dans la plupart des cas, à des courants politiques extérieurs en totale incompatibilité avec ce modèle. Et ainsi de suite des appréciations qui se différencient en fonction des conceptions et des tendances désormais si fourmillantes !

 

Je soumets aux lecteurs-électeurs et à ceux qui postulent à des fonctions électives les finalités et les grandes lignes du projet culturel que je n’ai cessé de promouvoir avec des ajustements dictés par les contingences, en espérant qu’il trouvera auprès d’eux l’intérêt et la compréhension qu’il mérite au service de la culture dans notre pays.

 

Ô gent de la politique, n’est-il pas venu le temps pour vous atteler à abolir l’illettrisme culturel ! ?

 

Nombreux estimeraient que la généralisation de l’enseignement abolirait l’analphabétisme, en répandant la lecture et l’écriture. Le fait de délivrer des diplômes selon les différentes spécialités suffirait d’après ces personnes à assurer la disparition de l’illettrisme culturel. En fait, cela se limite strictement à contenir l’analphabétisme. Paul Valéry avait raison lorsqu’il disait : « Je n’hésite pas à le déclarer, le diplôme est l’ennemi mortel de la culture »[1]. On constate d’ailleurs que la plupart des islamistes radicaux avaient trouvé refuge dans les filières des sciences dites exactes. De nombreux chercheurs ont aussi constaté ce phénomène. Car les matières qui sont amarrés à la pensée, à la littéraire et à la philosophie, qui sont nourris à la source de la raison raisonnante ne trouvent pas un cadre accueillant dans les spécialités scientifiques rigides pour faire épanouir les idées, pour pouvoir les prévenir du rigorisme, du fanatisme et de l’extrémisme religieux, pour les protèger du fanatisme, de l’intolérance haineuse et du délire primaire. Le philosophe Mohamed Abed Al-Jabiri constatait que « le type d’enseignement dominant aujourd’hui dans le monde arabe est soit un enseignement technologique coupé de toute réflexion sur le sens, qui forge des esprits fonctionnant d’une manière machinale et dogmatique, soit un enseignement mythifiant, reposant sur le « bourrage de crâne » et qui forge des esprits figés. Ces deux types d’enseignement ont pour dénominateur commun l’absence du questionnement critique : la question du pourquoi et du comment n’est jamais posée ». Les diplômes ne peuvent abolir donc à eux seuls l’illettrisme culturel. Une nation qui vit des décennies en observant dans la passivité le délitement de sa culture et son entrée dans la stagnation et l’inertie intellectuelle continue, ne fait que multiplier les effets de cet illettrisme et marquer la société d’une mentalité qu’il serait difficile de changer.

 

Il est certain que le danger de l’illettrisme culturel ira en s’amplifiant lorsqu’on prend connaissance d’un rapport récent publié par la ligue britannique des enseignants qui explique que l’utilisation persistante des tablettes tactiles par les enfants influe négativement sur leur habilité et leur capacité à utiliser leur doigts et à tenir un stylo pour écrire ou pour dessiner sur le papier. L’étude a considéré que la raison est l’addiction des enfants à pianoter avec leurs doigts sur les écrans de leurs smartphones et tablettes. La ligue a expliqué aussi que les enfants à l’âge de trois ou quatre ans savent bien comment utiliser les smartphones. En revanche, ils n’affectionnent pas de jouer avec les jeux traditionnels et n’arrivent pas à jouer avec les cubes pour construire. La ligue a expliqué qu’il y a un autre problème non moins important sue le précédent et qui consiste en la détérioration de la mémoire de certains enfants plus âgés à cause des longues périodes qu’ils passent devant les écrans d’ordinateurs ou les jeux vidéo et les appareils tactiles. La raison en est que les enfants perdent la capacité de finir les devoirs habituels avec le stylo et le papier.

 

Toutes ces considérations font que les peuples arabes et musulmans se retrouvent face à des dilemmes plus malaisés à supporter, alors qu’ils n’ont amorcé que depuis peu de se débarrasser partiellement et laborieusement des décennies de déclin. Ce qu’Oswald Spengler avait déclaré n’est pas négligeable : « Une culture meurt quand l’âme a réalisé la somme entière de ses possibilités, sous la forme de peuples, de langues, de doctrines religieuses, d’arts, d’États, de sciences, et qu’elle retourne ainsi à l’état psychique primaire »[2]. C’est ce qu’une élite éclairée de Cheikhs de la Zeitouna avait déjà compris au milieu du 19ème siècle lorsqu’elle s’est tournée vers l’Occident au lieu de l’Orient pour s’abreuver aux sources du progrès et comprendre les raisons de sa puissance. Nous avons à réfléchir aussi sur ce qu’un psychanalyste avait démontré en écrivant : « S’il y a une personne qui n’arrive pas à se débrouiller par l’écriture et la lecture, et se trouve dans l’incapacité d’affronter les exigences ordinaire de la vie, il est considéré comme un illettré culturellement ». Le plus regrettable à ce sujet de nos jours, c’est lorsqu’on remarque l’attitude de certains instruits qui s’abstiennent de lire des livres, croyant que les chaines télévisées ou l’internet comble une absence de lecture et  les délivre de l’illettrisme culturel.

 

D’après la plus récente des études sur cette question, l’illettrisme culturel signifie la perte de la flexibilité, pensée et praxis, dans le rapport avec soi-même et avec l’autre, avec le passé hérité, avec le présent et ses nouveautés, avec les expressions de la civilisation et ses œuvres. C’est donc la rigidité intellectuelle et religieuse, la raideur pieuse, nationaliste, idéologique et doctrinaire, l’étroitesse de l’horizon sous toutes ses formes, le fanatisme aveugle en faveur d’une partie au dépend d’une autre, appelée par certain « la première jahylia » en référence à la période préislamique marquée par le paganisme et l’intolérance. Cela est accompagné par une parcimonie dans l’expression de la pratique culturelle. Il y a en outre, un phénomène qui retient l’attention à travers une posture dégradante absolument antinomique à la logique du terme culture, c’est la plus néfaste, la plus nuisible pour soi-même et pour autrui, pour la société dans son ensemble à savoir le recours à la violence, même si la motivation est l’amélioration de ce qui existe, pour prétendument prévenir le vice  et les conduites similaires avec des exégèses dont l’apparent est bienveillant mais l’occulté est odieux. Léon Tolstoï avait dit : « Toute réforme imposée par la violence ne corrigera nullement le mal : la sagesse n’a pas besoin de la violence[3] ».

 

Culture et développement intégré

 

Je dois avouer que j’ai eu l’occasion rarissime de me réjouir récemment. C’est réconfortant au milieu de ce maelstrom de maquignonnage politicien, en apprenant la décision du gouvernement Mehdi Jomaa représentée par le ministre de la Culture M. Mourad Sakli et le ministre de l’Economie et des Finances M. Hakim Ben Hammouda d’inclure le mécénat dans la loi des finances. Cela représente à mon avis un acte qui s’inscrit dans la bonne direction. Le gouvernement semble adopter avec résolution un levier efficace au service de la culture.

 

L’exigence de déceler les procédés efficients qui permettraient à la culture de prospérer dans notre pays m’a toujours préoccupé. Cette terre de Tunisie foisonne de femmes et d’hommes doués de vocations dans tous les domaines de la sphère culture. Il fallait identifier les moyens d’offrir l’environnement propice à l’épanouissement des vocations et de la créativité.

 

J’avais tenté de réaliser l’idée du mécénat de manière plus globale lorsque j’avais préparé en 1986 un projet de loi en vue de créer l’Agence de Promotion des Investissements Culturels. Le temps ne m’avait pas permis de le finaliser parce que les consultations à son sujet avec les juristes au premier ministère s’étaient prolongées outre mesure avant que je ne quitte le ministère. Lorsque Ben Ali avait enterré le projet culturel que j’avais commencé à mettre en œuvre vers la fin de l’ère Bourguiba, je ne suis pas resté les bras croisés mais j’avais entrepris de le narguer avec l’idée du « Parlement des Intellectuels » en considérant qu’elle représentait un prolongement à l’action culturelle précédente. Mais, l’expression « point de signe de vie de la part de ceux que tu interpelles » sied à ceux qui prônaient la politique de la désertification culturelle !

 

A titre de rappel, je mentionne quelques constantes relatives à la Culture exprimées par tous les mouvements politiques et économiques avant-gardistes dans le monde, dont la déclaration de l’UNESCO de 1982 clôturant la conférence de Mexico, devenue une référence mondiale. Durant des décennies, d’autres décisions et recommandations avaient suivi. Dès lors, il n’est pas inutile de présenter quelques définitions relatives à la Culture. « La culture, dans son sens le plus large, est considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances ». La prise de conscience à l’échelle internationale se conforte avec le congrès international ayant pour thème « La culture : clé du développement durable » qui a eu lieu à Hangzhou (Chine) en mai 2013, organisé par l’UNESCO. Il se confirme de plus en plus que la Culture est l’assise de tout développement intégral, un facteur essentiel dans la réussite de tout projet de développement. Il existe bien un lien organique entre culture et développement si les politiques le négligent, ils ne feraient que poser la pierre inaugurale de l’échec de leurs programmes, car la Culture demeure la principale charpente pour exécuter tout projet aux dimensions intégrées. L’amélioration des conditions de vie du citoyen ne se réalise pas uniquement par l’augmentation de son revenu, mais elle s’effectue à travers la qualité de vie qu’on ambitionne de lui offrir et dans laquelle l’être humain serait l’axe d’un développement intégré répondant aux aspirations de la société, en sachant employer la manière la plus appropriée de tirer parti des apports de la Culture.

 

En vérité, ceux qui voudraient évincer la culture de leur programme politique, se projettent à partir d’une vacuité culturelle caractérisée, qu’ils l’aient voulu délibérément ou aveuglément.

 

Les problématiques, qui avaient fait manquer au peuple tunisien plusieurs occasions pour réaliser son équilibre d’une façon générale au cours de la réalisation de ses différents plans de développement après l’indépendance, ne peuvent être de mon point de vue que culturelles par essence. Elles resteront posées tant que les forces vives de la société tunisienne ne croiront pas « qu’il n’y a de conscience nationale et politique sans conscience culturelle » et demeureront insensibles concernant ce qui est inscrit dans la Déclarations Universelle des Droits de l’Homme à savoir que : « toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent. Chacun a droit à la protection des intérêts moraux et matériels découlant de toute production scientifique, littéraire ou artistique dont il est l’auteur ». Une référence culturelle est aussi indispensable comme l’avait souligné Malek Ibn Nabi lorsqu’il avait écrit : « lorsque la politique s’exerce sans référent culturel, elle se transforme en fanfaronnades et verbiage activiste ». Comme la politique dans son acception moderniste vise en premier de garantir une existence digne au citoyen à l’ombre de l’Etat de droit et des institutions, elle exige une citoyenneté véritable qui se fonde principalement sur des valeurs culturelles, prend en compte réellement et effectivement les droits culturels et agit vraiment pour concrétiser la dimension culturelle dans un développement intégral selon des critères pratiques.

 

Avant de s’attarder sur les terminologies attachées à la culture et aux Hommes de culture, il convient de définir exactement les notions liés à ce concept qui est resté flou dans l’esprit de beaucoup, même de ceux qui prétendent être des chevronnés en la matière. Par exemple, il y a ceux qui différencient entre l’Homme de culture et l’artiste, alors que dans la plupart des encyclopédies l’Homme de culture est défini comme celui qui possède une culture ou une connaissance des savoirs et des sciences ou des arts étant donné que la culture académiquement est l’ensemble de ce qu’une nation ou un pays a atteint dans les différents champs comme littérature, la pensée, les arts, l’industrie et le savoir. De là provient le piège dans lequel tombent quelques médiateurs et communicateurs lorsqu’ils veulent considérer leur spécialité comme un monde à part, exclusivement réservé à eux et aux exigences de la profession administrativement, techniquement et syndicalement… Alors que leur profession n’est pas liée solidement à la culture en général uniquement, mais son contenu ne se s’ajuste pas et ne reçoit l’adhésion du récepteur que si elle se forme dans le creuset des droits et des valeurs culturelles spécifiés par l’UNESCO, qui englobe tout ce qui a trait aux domaines de la culture et qui a été négligée par la nouvelle Constitution de la République Tunisienne.

 

Par conséquent, il n’est pas concevable d’imaginer un programme politique à dimensions intégrées économiquement et socialement s’il ne s’adossait pas à une référence culturelle dont les repères et la vision seraient clairs. Je peux dire à l’instar de plusieurs sociologues que les sociétés fragiles du Tiers monde qui n’ont pas pris en considération l’échelle de valeurs restent exposées à un grand danger car ou bien elles sont attirées vers le passé et ses méandres ou obnubilées par des projets futuristes sans lendemain. Tout cela  engendre un cahot dans les esprits qui au fond aboutit au gain facile et à la course effrénée vers le pouvoir à n’importe qu’el prix.

 

Le plus curieux, c’est que le lecteur de cette citation pourrait penser que ce philosophe vit à présent parmi nous en Tunisie. Ainsi, lorsque l’échelle des valeurs s’effondre à ce point et le bon grain de l’ivraie s’enchevêtrent et se produit ce que l’écrivain français Taine avait dit : « Livré à lui-même et ramené subitement à l’état de nature, le troupeau humain ne saura que s’agiter, s’entrechoquer, jusqu’à ce qu’enfin la force pure prenne le dessus comme aux temps barbares, et que, parmi la poussière et les cris, surgisse un conducteur militaire, lequel d’ordinaire est un boucher. En fait d’histoire, il vaut mieux continuer que recommencer »[4]. N’y aurait-il pas une leçon à tirer par ceux qui disposent d’un brin de lucidité au milieu de ce que le pays affronte actuellement comme vains combats d’arrière-garde ?

 

Or, le danger qui menace les pays du Tiers-Monde se traduirait par l’abandon à la loi du troupeau qui s’empare des sociétés humaines grâce au nombre ou à l’argent, ou bien par la mentalité ethnique qui s’appuie sur les liens de sang ou le régionalisme ou le tribalisme ou le clientélisme ou le narcissisme destructeur. Certains vont jusqu’à se jeter par aveuglement dans l’anéantissement de soi en se donnant la mort pour la mort, par haine pour la vie. Les vraies révolutions dans le monde se produisent en partant de valeurs inaltérables fondées sur l’amour de la vie, l’amour de l’autre, la diffusion de la justice, de l’égalité, de la fraternité, de la dignité, de la liberté et du respect des lois. Leur fondement est établi sur la poursuite de la vérité, la beauté, le bien, une véritable dévotion au divin et non une sujétion qui conduit à la servitude. Les moyens destinés à développer ces révolutions sont la lutte contre le mal, le combat contre l’arbitraire, la violence et le fanatisme religieux. Il est du devoir de nos sociétés de cesser de jouer avec le feu, de renoncer à délaisser les peuples en les livrant au désordre ou en permettant qu’ils soient conduits par des incultes, des tyrans, ou des forcenés extrémistes et dogmatiques, ou des fascinés par la mort et la destruction.

 

Désormais, il est impératif que les peuples s’attèlent résolument à rétablir l’échelle des valeurs, aussi bien dans le domaine éducatif qu’au sein des organismes socio-économiques et également dans l’activité culturelle, en transmettant les valeurs culturelles issues des principes universels et de notre civilisation arabo-musulmane dans ses plus admirables expressions lorsqu’elle était un maillon resplendissant dans le chaînon de la civilisation humaine. Pour cela, il faut la délivrer de tout qui l’a flétri comme stagnation, raideur et mentalité destructrice au cours des époques de la décadence. Sans oublier que ces valeurs sont celles-là mêmes que l’Occident s’en était saisies et s’est attelé à les propager dans ses propres sociétés ou dans les organisations internationales. Ces valeurs sont les mêmes étudiées par les savants musulmans avec le langage de leur époque et l’ont défini dans ce qu’ils appellent les finalités de la charia, ou bien ce que Ibn Khaldun avait spécifié dans un langage presque identique au vocabulaire employé de notre époque.

 

La nouvelle constitution a manqué son rendez-vous avec la Culture

 

C’est dans cette optique que fut publié dans les années quatre-vingt « La Charte Culturelle Nationale » qui était le fruit des travaux de plusieurs commissions comprenant 400 membres environ de toutes les spécialités, il serait avisé de s’en inspirer.

 

Après avoir rappelé le danger de l’illettrisme culturel et la nécessité de situer la vision culturelle au cœur de tout développement intégré pour servir de levier aux programmes socio-économique et comme facteur essentiel favorisant des politiques structurantes en matière d’emploi, de développement régional, de cohésion sociale, de lutte contre les violences, d’aucun se rend compte de l’immense erreur commise dans la rédaction de la nouvelle Constitution en occultant le dénominateur culture. Il aurait été plus judicieux que la Constitution contienne une instance indépendante pour les droits et les valeurs culturelles susceptible de répondre aux besoins de tous ceux qui agissent dans les structures culturelles dans son acception générale y compris les moyens d’information et de communication.

 

Lors du déclenchement de la révolution (décembre 2010-janvier 2011), j’étais parmi les fondateurs du Parti Destourien Démocrate qu’on avait voulu l’héritier du parti de Bourguiba, j’avais tenu à intégrer l’idée d’un quatrième pouvoir rénové dans son programme. Toutefois, quand je me suis rendu compte assez vite qu’il n’y avait rien à attendre de sérieux, j’ai démissionné. J’ai préféré agir en tant qu’homme de culture au service de cette idée dans plusieurs associations et tribunes, présentant le projet à plusieurs chefs de partis politiques et particulièrement à la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique, cherchant à insérer dans la nouvelle constitution la reconnaissance d’un quatrième pouvoir rénové à dimension culturelle. Malheureusement, cette idée n’a pas bénéficié de l’écoute d’oreilles attentives sauf très rarement.

Lorsque la nouvelle Constitution a été promulguée en consacrant à la Culture une portion congrue, j’ai écrit une critique à ce sujet, publiée par le quotidien Le Maghreb (13 février 2014) sous le titre : « Approche  exclusive de la Culture et des Hommes de culture dans la Constitution de la deuxième République ». Comme d’habitude, pas de réaction ! Alors que la campagne pour l’élection de l’Assemblée des Représentants du Peuple s’engage, j’ai estimé qu’il est opportun d’exposer à nouveau à l’opinion publique tunisienne dans toutes ses composantes les grandes lignes du projet culturel que j’estime être digne de la Tunisie au cours de cette étape historique marquante. Mon appréciation est qu’en tout état de cause et dans toutes les hypothèses, il ne peut y avoir de programme politique ou social ou économique ou écologique réussi sans qu’il ne soit chevillé à des soubassements culturels, même si certains tentent de le réfuter en apparence ou se dérobent pour l’aborder. Ma conviction est que ce projet, dont la finalité est de disposer d’un cadre approprié pour s’investir dans le traitement du facteur culturel dans notre société, nonobstant son contenu, s’impose à l’heure actuelle à tous les courants politiques et culturels dont le dessein ne tend pas à démolir le modèle social actuel.

 

Que faire pour avancer ?

 

Lorsqu’on se persuade du rôle de la culture en tant que levier d’un développement intégré durable, il devient nécessaire de réfléchir à une formule qui permette de procurer aux différents acteurs de la vie culturelle une structure capable de rassembler leur parole et de peser sur les décisions des pouvoirs publics afin d’accorder à la culture la place qui lui convient. L’occasion manquée au moment de la rédaction de la Constitution a démontré que ni les constituants ni les partis politiques et leurs dirigeants n’éprouvent la moindre volonté d’instituer « une instance des droits et des valeurs culturelles ». Il est apparu comme, je l’avais évoqué précédemment, que les politiciens soit qu’ils n’accordent aucune importance à la culture qui mérite l’attention dans leur programmes et démontrent ainsi leur déficience dans ce domaine, ils ignorent que l’homme n’est que culture alors que l’animal n’est que nature, soit qu’ils craignent que cet instance ne se transforme en un contre-pouvoir supplémentaire dont ils peuvent s’en passer.

 

L’idée initiale était de faire adopter par les constituants une « Instance des Droits et des Valeurs Culturelles » dans la nouvelle Constitution. Les objectifs et les enjeux de cette structure est de matérialiser les aspirations de la révolution exprimées par le peuple tunisien à travers quelques repères :

  1. Rétablir l’équilibre entre la fonction intellectuelle et la fonction politique en cessant de rechercher des alternatives qui ne peuvent qu’affaiblir les Etats à la longue et provoquer des crises et des situations explosives qui conduiraient soit au désordre ou à la dictature.
  2. La lutte pour combattre le totalitarisme à travers :

a)      L’établissement d’un équilibre entre les moyens d’information et de communication et l’Etat afin qu’ils puissent accomplir son rôle d’arbitre dans le cadre de la loi, en recommandant d’empêcher tous les procédés qui risquent de faire obstacle à une information libre et loyale.

b)      En contrecarrant toute confusion dans les attributions et les agissements des trois pouvoirs et en détectant toute collusion éventuelle nuisible à l’intérêt public et aux intérêts des citoyens.

c)      En combattant la propension de l’Etat à phagocyter la société civile en cherchant à transformer l’idéologie étatique en dogme imposé aux penseurs et hommes de culture.

d)      En veillant à ce que le pouvoir exécutif émane des composantes de la société civile et soit en harmonie avec elles, capable d’aménager des rapports de confiance et de donner l’importance qu’elle mérite à la créativité.

e)      Dénoncer l’extrémisme et les mouvements contingents qui participent à consacrer le totalitarisme et dans la plupart des cas à secréter la servilité qui est en embuscade dans la société et qui provoquent la confusion entre la dévotion au divin et la servitude.

  1. Agir en contribuant à résoudre la crise civilisationnelle dans le monde arabe et dans le monde et qui pèse de son poids sur la jeunesse et ce à travers :

a)      La révision des programmes d’enseignement, non pas dans l’improvisation et la précipitation, mais en accordant un intérêt particulier aux valeurs et droits culturels et en évitant de surcharger les têtes avec des connaissances seulement.

b)      Accorder la première place à la dimension culturelle dans tous les aspects de la vie et en particulier dans le domaine éducationnel, touristique, sportif, écologique et de la jeunesse.

c)      Œuvrer à la création de l’Agence de Promotion des Investissements Culturels en se basant sur le concept de l’économie de la culture et en considérant les industries culturelles en tant que principal support du développement intégré.

 

En fait ces objectifs sont suggérés à partir de l’esprit même de la Constitution adopté récemment, ils requièrent leur matérialisation dans un proche avenir par le biais de plusieurs mesures qui pallieraient ce qu’elle inclut comme laconisme et généralités susceptibles d’être inexactement interprétés à savoir :

 

Premièrement : S’inspirer comme précédemment indiqué des nouveaux concepts diffusés par l’UNESCO relatifs d’une part aux valeurs culturelles, en particulier dans sa relation avec les procédés du développement intégré (économie de la culture, industries culturelles), éducation, savoir, technologies de la communication, sport, qualité de la vie, créativité artistique, coopération internationale, pour être ainsi parmi les priorité des institutions qui œuvrent à  aménager les efforts de la communauté internationale en vue d’établir une existence plus harmonieuse. D’autre part, les droits culturels tels que contenu dans la déclaration de Fribourg (7 mai 2007) dans son article 11 qui a défini tout ce que les Etats et les organisations internationales s’engagent concernant ces droits sous l’égide de l’UNESCO.

Deuxièmement : Ne pas se contenter de ce qui figure dans les articles 41 et 42 de la nouvelle Constitution comme principes généraux, dont le contenu demeure au stade des vœux et susceptible d’être interprété et les matérialiser par des textes d’application.

Troisièmement : Examiner par la prochaine Assemblée des Représentants du Peuple l’éventuelle révision du chapitre VI de la nouvelle Constitution pour ajouter la création d’une Instance Indépendante des Droits Culturels et des Valeurs Humaines telle que recommandé par l’UNESCO afin de pouvoir mettre en œuvre effectivement les articles 41 et 42.

 

L’instance aurait un rôle consultatif et donnerait son avis sur les textes de loi soumis à L’Assemblée Représentative du Peuple au niveau de sa conformité avec les valeurs et les droits culturels. Elle peut proposer ce qu’elle considèrerait comme utile pour développer l’activité culturelle dans les domaines des industries culturelles, les investissements dans ce secteur, ou la politique qu’il faudrait suivre concernant le rayonnement de la culture tunisienne à l’extérieur en se basant sur des centres culturels ou les attachés culturels dans nos représentations diplomatiques en activant l’arrêté gelé par Ben Ali. L’expérience a démontré qu’une politique culturelle qui se referme sur elle-même est condamnée à la marginalisation quelle que soit sa valeur intrinsèque.

 

Ce projet représente des jalons posés sur la route longue et difficile de la vie culturelle en Tunisie. Il semble être finalement prématuré pour une classe politique obnubilée par les apparences trompeuses d’une démocratie balbutiante plutôt que par la construction, par des femmes et des hommes d’une véritable stature espérée, d’une société humaine imaginative, digne, libérée et apaisée. Pour voir le jour, il faut que le pouvoir exécutif soit réactif et totalement en accord avec ses orientations pour les mettre en œuvre.

 

Une autre option pourrait alors être envisagée afin de donner du temps à nos politiques pour qu’ils murissent, acquièrent de l’expérience et se façonnent une vision d’hommes d’Etat pour certains.

Puisqu’une révision éventuelle de la Constitution semble problématique dans ces conditions, il convient d’être pragmatique et lancer un appel aux intellectuels tunisiens pour qu’ils s’organisent et mettent en place cette instance progressivement en recourant au mécénat qui vient d’être adopté. J’appelle à l’organisation des Etats Généraux de la Culture en Tunisie, une entreprise indissociablement citoyenne qui nous interpelle. Je parle d’intellectuels car ce terme fait appel à l’intelligence qui serait la partie la plus sublime de l’être. Surtout que la vie politique en Tunisie tend de plus en plus à s’ordonner autour des enjeux de conquête et d’exercice du pouvoir, et non autour du souci d’exprimer la société ou de gouverner correctement l’avenir. Les discours et les comportements ne cessent de s’éloigner des aspirations des citoyens. Cette situation nouvelle exige une vigilance des femmes et des hommes de culture au cours d’un processus historique sur la manière de gouverner et exige une réflexion pour montrer un autre chemin. L’objectif est de proposer un plan d’action national à moyen et long terme, charpente d’une vision culturelle pour un développement intégré, formulé à partir des propositions issues d’un état des lieux du secteur et des recommandations des professionnels, du public et des institutionnels. Les « Etats Généraux de la Culture en Tunisie » réuniraient l’ensemble des acteurs tunisiens du secteur culturel : les institutionnels (ministères de la culture, du tourisme, de la jeunesse et des sports, de l’artisanat, des finances, de l’éducation nationale, de la formation professionnelle, de l’enseignement supérieur…), les collectivités territoriales, les artistes, les opérateurs culturels, la société civile, les entrepreneurs culturels et le public, les médias… afin de dégager des priorités et baliser la voie.

C’est aussi la mise en place progressive d’une instance qui serait l’œuvre des intellectuels eux-mêmes rassemblés pour engager un processus d’émancipation de la culture réalisable par trois opérations constitutives : transgresser, déplacer et dépasser vers des nouveaux espaces d’intelligibilités plus riches et plus ouvertes. Je propose les Etats Généraux de la Culture pour réfléchir sur cette plateforme qui serait l’expression de l’espoir pour que notre culture soit dotée de sens où l’exigence de la tolérance et de la fraternité serait plus sentie et qui constituerait un tournant majeur en cette étape de notre histoire, qui doit s’opérer dans la sérénité, la cohésion et la paix civile. Unissez-vous, femmes et hommes de culture de Tunisie avec toutes vos nuances pour dégager de nouveaux horizons enluminés des couleurs de l’espoir et de la liberté.

 

Béchir Ben Slama                                                               Email : mbsbechir@gmail.com

Site officiel : www.bechirbenslama.com

Béchir Ben Slama est né le 14 octobre 1931 au Bardo. Après des études au collège Sadiki puis à l’école Normale Supérieure, il a enseigné la langue et la littérature arabe. Il est rédacteur en chef de la revue El Fikr (1955) jusqu’à l’arrêt de sa parution en juillet 1986. Ministre de la culture de 1981 à 1986, membre de l’Académie tunisienne des sciences des lettres er des arts ( BeÏt al Hikma). Ecrivain et essayiste il a publié plusieurs ouvrages : nouvelles, romans, essais et il a traduit notamment Soliman le magnifique d’André Clot, l’Histoire de l’Afrique du Nord de Charles André Julien ( en deux tomes et co-traduction ) et colons français et Jeunes Tunisiens du même auteur.

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[1] Le Bilan de l’intelligence, conférence prononcée en 1935à l’université des Annales. Le livre a paru pour la première fois dans Conferencia le 1er novembre 1935 puis a été repris dans Variété III, Paris, Gallimard 936, Éditions Allia, Paris, 2011.
[2] Le Déclin de l’Occident (Der Untergang des Abendlandes) est un essai en langue allemande publié en 1918 (pour la première partie) et 1922 (pour la seconde), Gallimard, 1948 réédition 2000.

[3] Léon Tolstoï, Guerre et Paix.

[4] Taine, Hippolyte-Adolphe. Les origines de la France contemporaine. L’ancien régime Livre premier. La structure de la société. Chapitre II. Les privilèges.

Culture, illettrisme et développement intégré

 
 
Je n’ignore pas ce que pourraient être le point-de-vue des lecteurs lorsqu’ils prendront connaissance des grandes lignes de cette réflexion ayant trait à la culture que je tenterai de formuler ci-après, quelle que soit la diversité de leur appartenance et leur représentation du mode de vie dans ce pays, et ce au milieu des périls …

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